01 / 04 — Villes impériales
Fondée 789 par Idris Ier, prolongée en 808-809 par Idris II
De la fondation idrisside en 789 à la table alaouite d'aujourd'hui, douze siècles d'un art culinaire qui a fixé la référence pour tout le pays.
Éclair d'histoire
Idris Ier fonde Fès en 789 sur la rive gauche de l'oued qui traverse la ville, à mi-chemin entre le Rif et le Moyen Atlas. Son fils Idris II poursuit l'ouvrage en 808-809 : sur la rive droite, il installe le quartier des Kairouanais (Adwat al-Qarawiyyin), venus de la Tunisie actuelle ; en face, l'Adwat al-Andalus accueille les Andalous chassés de Cordoue. De cette double origine naît une ville-monde, arabo-berbère et andalouse, dont l'université Karaouiyine, fondée en 859 par Fatima al-Fihri, sera l'un des plus anciens foyers d'enseignement continu de la planète.
Sous les Almoravides puis les Almohades, Fès grandit sans être capitale. Elle le redevient sous les Mérinides (13e-15e siècle), qui bâtissent Fès el-Jdid, dotent la ville de madrasas somptueuses et fixent pour des siècles le raffinement de sa cour. La médina, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1981, garde intacte cette empreinte : ruelles étroites, fondouks, souks spécialisés par corporation, tanneries et fours à pain communs.
Aujourd'hui capitale spirituelle du royaume et siège du roi lors des grandes cérémonies religieuses, Fès reste la référence à laquelle se mesurent les autres tables marocaines. Les grandes familles fassies transmettent leurs recettes de mère en fille dans un secret jaloux, et la cuisine "fassia" est devenue, pour le pays entier, synonyme de sophistication culinaire.
La cuisine par époque
Les premiers siècles fixent le socle : blé, orge, viandes de mouton, produits laitiers, huile d'olive de la région. L'arrivée des Kairouanais introduit des techniques orientales — pâtes fines, usage du safran et du poivre, préparation des sirops parfumés. Les Andalous, eux, apportent la cuisine sucrée-salée, la cannelle, les amandes, l'eau de fleur d'oranger et un goût prononcé pour la pâtisserie fine. Cette double greffe, orientale et andalouse, fait dès le 10e siècle de Fès un laboratoire culinaire à part.
Sous les Mérinides, Fès devient capitale et cour. La cuisine se ritualise : banquets à plusieurs services, tables dressées bas autour d'un plat commun, service d'un plat principal accompagné de nombreuses préparations satellites. C'est probablement à cette époque que se cristallise la pastilla, réunion typiquement fassia de la viande (pigeon) et du sucré (amande, cannelle) dans une pâte feuilletée arachnéenne. La warka, cette feuille translucide tamponnée à la main sur une plaque chaude, devient un savoir-faire de spécialistes.
Le mellah de Fès, fondé en 1438, abrite pendant cinq siècles l'une des plus anciennes communautés juives du Maroc. Sa cuisine, contrainte par les règles du shabbat, développe l'art des plats à cuisson longue et lente préparés le vendredi pour être consommés le samedi : dafina, skhina, œufs braisés à la cannelle. Ces techniques de conservation et de mijotage diffusent bien au-delà de la communauté et enrichissent le répertoire fassi commun.
Sous les Alaouites, dynastie régnante depuis 1666, la table fassia devient modèle officiel : cuisine des palais royaux, cadeaux diplomatiques, service protocolaire. Les grandes familles bourgeoises (les Fassis) codifient les gestes — dressage en dôme du couscous, alternance sucré-salé, ordre des services — et fixent ce qu'on appelle aujourd'hui la "cuisine traditionnelle marocaine", en réalité largement héritée de Fès.
Plats signature
Chacun de ces plats existe ailleurs au Maroc, mais chacun porte ici une variante que la ville a inventée, codifiée ou élevée au rang d'art.
Fès, probable origine mérinide (14e-15e s.)
Chef-d'œuvre de la table fassia : pigeon confit longuement dans son bouillon, œufs brouillés aux épices et à la coriandre, amandes grillées, le tout enfermé dans plusieurs couches de warka et saupoudré de sucre glace et de cannelle. Contrairement à la pastilla au poisson (spécialité du Nord et de Casablanca) ou à la pastilla au poulet (version moderne courante), la version fassia reste au pigeon, plus rare et plus intense, et refuse presque toujours les compromis.
Fès, plat de rupture du jeûne (Ramadan)
Soupe épaisse de tomates fraîches, lentilles, pois chiches, farine délayée (tadouira), citron pressé, coriandre et céleri. La version fassia se distingue par sa liaison plus fine, sa cuisson longue et son équilibre acidulé mesuré — les versions du Sud ou de l'Oriental sont souvent plus rustiques ou plus épicées.
Fès, servie traditionnellement aux femmes après l'accouchement
Msemen ou trid émietté à la main, arrosé d'un bouillon de poulet cuit avec du fenugrec, des lentilles et des épices douces (gingembre, ras el hanout). Le fenugrec, réputé galactogène, en fait un plat rituel du septième jour après une naissance. La rfissa fassia est plus parfumée et moins liquide que la version oranaise ou celle du Sud.
Fès, table des grandes occasions
"Seffa cachée" : sous un dôme de cheveux d'ange (chaariya) ou de couscous fin cuit trois fois à la vapeur, saupoudré d'amandes effilées, de raisins secs et de sucre glace à la cannelle, se dissimule un poulet ou un pigeon confit. Le convive découvre la viande en creusant. Le jeu sucré-salé, typiquement fassi, atteint ici son point d'équilibre.
Fès et Fès-Meknès, plat de l'Aïd el-Kébir
Tajine d'agneau confit dans un mélange de miel, raisins secs, amandes et ras el hanout, cuit jusqu'à ce que la sauce épaississe en caramel épicé. Traditionnellement préparé dans les jours qui suivent l'Aïd pour conserver la viande sacrifiée, il se conserve plusieurs semaines. La mrouzia fassia utilise un ras el hanout dense, parfois trente épices, qui la rend plus profonde que ses variantes régionales.
Fès et tout le Maroc, mais élevé au rang d'art fassi
Crêpe à mille trous, préparée à base de semoule fine et de levure, cuite d'un seul côté pour laisser apparaître son alvéolage caractéristique. À Fès, on la sert souvent avec un beurre fondu au miel de la région, parfois avec de l'amlou dans les maisons ouvertes aux influences du Sud.
Le geste et le terroir
Le geste emblématique de Fès est le tamponnage de la warka : la cuisinière prend une boule de pâte souple et humide, la fait rebondir en pluie fine sur une plaque de cuivre chauffée, et décolle en quelques secondes un disque translucide, presque irréel. C'est un savoir-faire de spécialistes, longtemps monopole de "warqiates" installées dans la médina, qui livrent aux familles et aux traiteurs à la commande.
Le ras el hanout fassi est l'autre signature. Chaque droguiste (attar) a sa formule, parfois vingt-cinq à quarante épices — cannelle, poivre, gingembre, girofle, cardamome, macis, nigelle, cubèbe, boutons de rose séchés, iris de Florence, galanga. Les boutiques anciennes du souk el-Attarine mélangent encore devant le client.
Le terroir immédiat nourrit la table : amandiers de la plaine du Saïss, oliveraies du massif du Zerhoun, viandes d'agneau du Moyen Atlas, miels de thym et de caroubier, fruits secs et fleurs d'oranger de la vallée du Sebou. À l'automne, les familles préparent encore le khlii, viande d'agneau salée, séchée et confite dans la graisse, qui garnira omelettes et tajines pendant tout l'hiver.
Ces gestes se transmettent surtout à la maison, de mère en fille, ce qui explique pourquoi la vraie cuisine fassia reste peu visible dans les restaurants et beaucoup plus dans les cuisines privées, les traiteurs de mariage et les tables de fête.
Où goûter aujourd'hui
Sur Sikook, la table fassia se retrouve chez des chef·fe·s et pâtissier·ère·s qui ont grandi dans ces gestes ou choisi de les réinterpréter. Certains ouvrent leur cuisine pour un dîner à la table d'hôte, d'autres livrent pastilla, seffa ou plateaux de briouates dans la médina et la ville nouvelle.
Najat Kaanache (Nur Fès)
Cheffe fassia formée dans les grandes cuisines internationales, revenue à Fès pour une table de créations enracinées dans les produits de saison de la région.
Nada El Hanini
Cuisine familiale fassia, spécialisée dans les plats de fête : pastilla au pigeon, seffa medfouna, tables de mariage.
El Fassi Traiteur
Traiteur historique de la médina, référence pour les grandes occasions — pastillas, tajines de fête, ftour de Ramadan.